Des ailes et des pattes pour nourrir l’Afrique ? Le potentiel inexploité de l’entomoculture pour la sécurité alimentaire africaine

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Entomoculture · Sécurité alimentaire · Afrique · Entomophagie · Souveraineté alimentaire · Développement durable · Innovation agricole · Résilience climatique · Agriculture africaine · Filières agroalimentaires

À l’horizon 2050, le continent africain devrait compter environ 2,5 milliards d’habitants. Si cette dynamique démographique représente un levier potentiel pour le développement économique, une population jeune et nombreuse constituant l’un des prérequis d’une économie dynamique, elle soulève également des défis majeurs. Parmi ceux-ci, la question alimentaire apparaît comme un enjeu central. Comment nourrir 2,5 milliards de personnes sur un continent qui peine déjà, en 2024, à assurer la sécurité alimentaire de ses 1,4 milliard d’habitants et demeure fortement dépendant des importations extra-africaines ?

Loin d’être nouvelle, la problématique de la sécurité alimentaire en Afrique occupe depuis plusieurs décennies une place centrale dans les débats politiques et économiques, tant au niveau national que dans les arènes institutionnelles internationales. De nombreuses initiatives ont été lancées afin de promouvoir une agriculture plus productive, plus résiliente et capable, à terme, de conduire le continent vers l’autosuffisance alimentaire, voire vers une capacité d’exportation. La stratégie « Feed Africa » de la Banque africaine de développement, initiée en 2016 dans le prolongement de la déclaration de Malabo, s’inscrivait précisément dans cette ambition. Elle visait à transformer l’agriculture africaine autour de cinq axes majeurs : l’amélioration de la productivité, l’agro-industrialisation, le développement des infrastructures, la résilience climatique et la sécurité alimentaire.

Toutefois, malgré l’objectif affiché de faire de l’Afrique un exportateur net de produits alimentaires à l’horizon 2025, force est de constater qu’en 2024, cet objectif demeure largement hors d’atteinte. La récente crise alimentaire provoquée par le conflit en Ukraine, et l’interruption brutale des exportations céréalières ukrainiennes, dont de nombreux pays africains dépendent, a mis en évidence la vulnérabilité persistante du continent face aux chocs externes.

Dans ce contexte, la recherche de solutions nouvelles, adaptées aux contraintes climatiques, économiques et politiques du XXIᵉ siècle africain, apparaît urgente. Parmi les pistes explorées ces dernières années, la culture des insectes comestibles s’est progressivement imposée comme une option crédible, capable non seulement de contribuer à la sécurité alimentaire africaine, mais aussi de proposer des réponses à l’échelle mondiale.

La culture des insectes : un avantage économique et écologique

Aujourd’hui, près de deux milliards de personnes dans le monde consomment régulièrement des insectes, Ce chiffre est appelé à croître de manière significative à mesure que les pressions sur les systèmes alimentaires mondiaux s’intensifient et que l’entomophagie s’intègre progressivement dans de nouvelles habitudes de consommation. Ce mouvement est d’ores et déjà perceptible dans plusieurs pays occidentaux, pourtant historiquement réticents à cette pratique. Les start-ups européennes et nord-américaines spécialisées dans les produits à base d’insectes se sont multipliées au cours de la dernière décennie, rendant de plus en plus courante la présence de protéines d’insectes transformées dans les rayons des supermarchés.

Si cette pratique peut sembler récente en Occident, elle est en revanche profondément ancrée dans de nombreuses sociétés africaines et asiatiques, où la consommation d’insectes est répandue depuis des siècles. L’intérêt croissant pour l’entomoculture repose avant tout sur ses avantages économiques et écologiques. De nombreuses études démontrent que l’élevage d’insectes destinés à l’alimentation humaine est nettement plus efficient que les formes traditionnelles d’élevage animal. À titre d’exemple, 100 grammes de criquets offrent un apport protéique comparable à celui d’une quantité équivalente de viande bovine ou de volaille, tout en nécessitant significativement moins d’eau, de nourriture et d’espace.

Par ailleurs, de nombreuses espèces d’insectes peuvent être nourries à partir de déchets organiques, contribuant ainsi à une meilleure gestion des déchets, un autre défi majeur auquel le continent africain est confronté. L’entomoculture apparaît dès lors comme une activité à la fois économiquement viable et écologiquement durable, en rupture avec des modèles agricoles fortement consommateurs de ressources.

L’Afrique, un terrain particulièrement favorable

Malgré ses nombreux avantages, l’entomoculture demeure, en 2024, une filière encore largement sous-développée. En Occident, elle repose principalement sur de petites structures entrepreneuriales opérant sur des marchés de niche. En Afrique, bien que la demande soit plus importante, l’offre est encore majoritairement assurée par des unités de production artisanales. Le véritable potentiel de l’entomoculture ne pourra être pleinement exploité qu’à travers la mise en place de filières professionnelles, structurées et capables de concurrencer, au moins partiellement, les industries animales traditionnelles.

Plusieurs éléments laissent toutefois penser que l’Afrique dispose d’un avantage comparatif significatif. D’un point de vue climatique, des études indiquent que l’élevage de nombreuses espèces d’insectes comestibles est mieux adapté aux régions tropicales et subtropicales. Une étude comparative publiée en 2020 comparant la culture de grillons en Thaïlande et au Royaume-Uni, montre par exemple que la production britannique est nettement plus énergivore en raison des besoins de chauffage artificiel, ce qui en réduit l’intérêt économique et accroît son empreinte écologique. Les multiples pays africains jouissant d’un climat tropical sont ainsi, de facto, détenteurs d’un avantage comparatif.

Au-delà des considérations climatiques, de nombreux pays africains disposent également d’un avantage culturel déterminant, la consommation d’insectes y étant déjà une pratique courante et socialement acceptée. Cette réalité implique l’existence, dès à présent, d’un marché intérieur substantiel, au sein duquel les producteurs et distributeurs locaux peuvent se développer sans avoir à surmonter les résistances culturelles qui persistent encore largement dans les sociétés occidentales. À l’inverse, les acteurs européens et nord-américains de l’entomoculture évoluent majoritairement dans des marchés de niche, mobilisant une part importante de leurs ressources pour légitimer socialement l’idée même de consommer des insectes.

Cette configuration ouvre un champ d’opportunités particulièrement large pour les entrepreneurs africains, qu’ils soient de petite, moyenne ou grande taille. Elle est d’autant plus significative que nombre d’entre eux hésitent traditionnellement à investir le secteur agro-alimentaire, par crainte d’une concurrence extra-africaine massive, alimentée par les importations issues des méga-exploitations agricoles américaines, ukrainiennes ou chinoises. Dans ce contexte, l’entomoculture apparaît comme une filière où l’avantage comparatif africain demeure encore largement préservé, offrant la possibilité de structurer une production locale compétitive sans subir immédiatement une pression concurrentielle susceptible de fragiliser, voire d’évincer, les producteurs nationaux.

De ce fait, plusieurs pays africains disposent d’un double avantage particulièrement favorable au développement d’une industrie entomocole structurée. Ils bénéficient à la fois de conditions climatiques propices à l’élevage d’un large éventail d’espèces d’insectes comestibles et d’une culture alimentaire locale déjà ouverte à leur consommation, garantissant ainsi l’existence d’un marché intérieur solide et dynamique. À titre illustratif, et sans prétendre à l’exhaustivité, des pays tels que le Cameroun ou la République démocratique du Congo présentent des caractéristiques susceptibles de leur permettre de s’affirmer comme de futurs pôles africains de l’entomoculture.

Les producteurs locaux disposent en effet d’une marge de manœuvre stratégique tant que la consommation d’insectes demeure marginale dans les pays industrialisés et que les grandes firmes agro-alimentaires occidentales n’ont pas encore massivement investi ce secteur. Ce « temps de répit » constitue une fenêtre d’opportunité décisive pour consolider leur avantage comparatif, renforcer et professionnaliser leurs capacités de production, et structurer des filières compétitives à l’abri d’une concurrence internationale excessive. La mise en place d’une véritable industrie entomocole permettrait ainsi de répondre à un besoin alimentaire interne immédiat, tout en s’inscrivant dans une stratégie de plus long terme. Elle offrirait notamment la possibilité, à mesure que l’entomophagie se diffusera à l’échelle mondiale, de contribuer à l’objectif ambitieux formulé par la Banque africaine de développement, visant à faire de l’Afrique un exportateur net de produits alimentaires.

Cultiver des insectes, le nouveau bon plan “à la mode” sur le continent ?

Dès lors, peut-on anticiper la mise en place, à court ou moyen terme, de programmes d’investissement substantiels destinés à soutenir le développement de l’entomoculture en Afrique, que ce soit par l’intermédiaire du secteur privé ou via les nombreuses organisations non gouvernementales et agences de développement actives sur le continent ? Quoi qu’il en soit, un nombre croissant d’auto-entrepreneurs semblent avoir déjà investi ce créneau. Ces derniers revendiquent fréquemment, à travers des contenus diffusés sur YouTube et d’autres plateformes numériques, la réalisation de profits significatifs à partir d’installations rudimentaires, reposant sur l’élevage de grillons, de larves de palmiers ou d’autres invertébrés, au moyen de techniques présentées comme facilement reproductibles.

Il convient néanmoins d’aborder ces discours avec prudence. Les données financières avancées par ces acteurs demeurent difficiles à vérifier et apparaissent souvent amplifiées afin d’accroître l’attractivité des contenus proposés, voire, dans certains cas, de soutenir la commercialisation de produits dérivés tels que des guides ou des formations. Malgré ces réserves, il semble toutefois indéniable que l’entomoculture est en train de s’affirmer progressivement comme une activité économiquement viable, relativement accessible et porteuse de perspectives pour des profils variés souhaitant entreprendre sans disposer de capitaux initiaux importants.

Cette dynamique se reflète dans la multiplication des discussions autour de l’entomoculture, tant sur les plateformes numériques que dans les échanges informels. Le sujet gagne en visibilité dans les grands centres urbains africains, mais également au sein des diasporas africaines réparties à l’échelle mondiale. Les récits évoquant des proches ou des connaissances ayant investi le secteur et en tirant des revenus conséquents circulent de plus en plus fréquemment. Ainsi, de la famille d’agriculteurs ruraux cherchant à sécuriser son apport protéique quotidien au jeune citadin en quête d’un revenu complémentaire, la culture d’insectes tend à s’imposer, dans les représentations collectives, comme une opportunité économique émergente et attractive sur le continent africain.

Prochain défi : passer le cap de l’institutionnalisation

Comme indiqué précédemment, si l’entomoculture ambitionne de dépasser le statut de phénomène conjoncturel ou de simple « mode » pour s’imposer durablement parmi les industries d’avenir capables de contribuer de manière significative à la sécurité alimentaire du continent africain, elle devra impérativement franchir l’étape décisive de l’institutionnalisation. La mobilisation de capitaux constitue certes une condition nécessaire, mais elle est loin d’être suffisante pour assurer la viabilité à long terme de la filière.

Il sera en effet indispensable de définir avec précision les orientations stratégiques des investissements réalisés, afin d’éviter une multiplication mécanique des unités de production qui ne s’accompagnerait pas du développement des infrastructures, des compétences et des cadres organisationnels indispensables à une institutionnalisation effective. Bien que le nombre d’acteurs locaux s’engageant dans l’élevage d’insectes soit en augmentation, la majorité des exploitations demeurent, à ce stade, techniquement rudimentaires, y compris lorsqu’elles s’inscrivent dans une logique commerciale.

Dans cette perspective, un effort soutenu en matière de recherche apparaît nécessaire afin d’optimiser les méthodes d’élevage actuellement utilisées et de permettre une véritable montée en gamme technologique du secteur. Parallèlement, un accent particulier devrait être mis sur la formation des travailleurs à l’ensemble des maillons de la chaîne de production, de l’élevage à la transformation, en passant par la distribution. L’enjeu est ici d’éviter la reproduction d’un schéma agricole bien connu sur le continent africain, caractérisé par un faible niveau technologique et une capacité limitée à générer de la valeur ajoutée. Ce modèle, encore largement dominant dans de nombreux pays, se traduit par un contraste marqué entre le poids de l’agriculture dans l’emploi, où elle mobilise une part importante de la population active, et sa contribution souvent réduite au produit intérieur brut.

Conclusion..

En définitive, la culture d’insectes en Afrique présente non seulement le potentiel de constituer une réponse efficace et écologiquement soutenable au défi de la sécurité alimentaire, mais également celui de générer des retombées socio-économiques significatives. L’entomoculture offre ainsi la possibilité de réconcilier deux orientations souvent perçues comme contradictoires depuis le début du XXIᵉ siècle dans les débats sur le développement agricole africain : d’une part, l’impératif de produire davantage pour répondre à une demande alimentaire croissante, généralement porté par les États et les institutions africaines ; d’autre part, l’injonction formulée par de nombreux bailleurs de fonds à privilégier des modes de production plus respectueux de l’environnement.

Le développement de cette filière pourrait s’avérer particulièrement bénéfique pour de nombreuses zones rurales. Celles-ci pourraient, en plus de sécuriser leur apport protéique, renforcer leur attractivité économique par la création d’emplois locaux, contribuant ainsi à

Bibliographie

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Documents officiels

Banque africaine de développement. (s.d.). Nourrir l’Afrique (Feed Africa) : The High 5 pour transformer l’Afrique

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